Le Royaume et ses paraboles

Source image: Clip: "Aimez-vous les uns les autres" (Youtube)

Le vent chaud qui soulevait les blés répandait sur les collines une odeur de pain frais. Les mots anciens des Psaumes venaient naturellement aux lèvres de ceux et celles qui suivaient Jésus: « Béni soit le Très-Haut qui visite la terre, qui prépare les épis. Le froment est abondant comme l’herbe. Il drape les vallées et les collines. » L’humeur était légère et joyeuse, comme celle des moissonneurs quand ils savent que la récolte sera abondante. 

Le soleil était maintenant haut dans le ciel. La petite troupe s’arrêta. Un bosquet de chênes dispensait une ombre bienfaisante. Déjà, on déroulait les manteaux sur l’herbe et on ouvrait les baluchons. Jésus en chef de famille prenait le pain, prononçait la bénédiction, le rompait et chacun avait une part qu’on accompagnait de quelques oignons et de figues. Une sorte de douve torpeur saisissait les marcheurs. Jésus lui-même, adossé à un tronc, gardait les yeux mi-clos. Alors, l’un des disciples dit: 

« Maître, hier, tu as raconté l’histoire de ce semeur qui sème à tous les vents. La semence tombe sur les pierres du chemin, dans les ronces où elle est étouffée, ou dans la bonne terre, et puis tu as ajouté: « Que celui qui a des oreilles, qu’il entende. » Que voulais-tu dire? 

-Je vous parle du Royaume de Dieu, répondit Jésus. Il est là et pourtant, vous ne le voyez pas encore. Mais à vous, oui, il est dévoilé maintenant. Écoutez-moi. Le grain, c’est la Parole de Dieu. Parfois, elle tombe dans des coeurs fermés, c’est comme si elle tombait sur la pierre. Parfois, elle pénètre des coeurs enthousiastes, mais qui ne la gardent pas pour la méditer, et elle sera bien vite oubliée. Celle-là est comme la semence qui tombe sur le chemin, au milieu des graviers et des herbes folles, elle germe mais la terre n’est pas suffisante pour qu’elle s’enracine, et elle se desséchera sans donner de fruits. En revanche, si le grain s’enfonce dans une terre riche et fertile, il rendra du fruit à cent pour un. »

Chacun se taisait, ne sachant s’il avait le coeur assez ouvert pour que la Parole y fructifie. Les mots de Jésus les troublaient souvent. Pour le suivre, ils avaient laissé leur maison, leur métier, leur famille. Ils auraient voulu être rassurés mais lui ne cessait de les dérouter. Ils demeuraient là en silence, inquiets. Alors Jésus, montrant quelques passereaux craintifs qui tentaient de picorer les miettes du repas, reprit: « Allons, ne vous faites pas de souci, regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne récoltent et pourtant, ils trouvent leur nourriture chaque jour. Ainsi en est-il pour vous. Dieu est un Père qui prend soin de vous. Cherchez donc son Royaume, ne vous préoccupez pas du reste.» Le silence retomba, et chacun enviait la légèreté des oiseaux. Mais ce Royaume dont Jésus parlait les intriguait. De quoi était-il fait ? Faudrait-il prendre les armes pour repousser les Romains comme les fils d’Israël l’avaient fait contre les Philistins, les Ammonites ou les Amalécites ? Quand allait-on commencer ? Comment allait-on faire ? Serait-ce un royaume de gloire et de sagesse, comme autrefois quand David et son fils Salomon régnaient sur Israël ? Ces questions les agitaient et parfois, ils en parlaient entre eux, mais personne n’osait interroger Jésus directement. L’un des disciples cependant se lança : « Maître, parle-nous encore du Royaume. »

Jésus ouvrit grand les yeux, son regard fixait l’horizon, loin au-delà des blés: «Le Royaume est comme le levain qu’une femme a enfoui dans la pâte, elle a levé et gonflé. » En l’entendant, chacun voyait la boule de pain prête à aller au four. Bientôt, sortirait un gros pain chaud et savoureux. Mais déjà le maître continuait : «Le Royaume est comme un grain de moutarde ; une graine si minuscule, et pourtant, la plante en naîtra sera si imposante que les oiseaux du ciel pourront y trouver refuge. » Là aussi, chacun voyait les belles ramures de fleurs jaunes des grands plants de moutarde. Ce n’étaient pas tout à fait des arbres, mais si le sol était riche, il suffisait d’une saison pour que leur taille dépasse celle d’un homme. Qu’est-ce que cela signifiait ? Est-ce qu’il suffirait de peu pour venir à bout des envahisseurs, ou Jésus parlait-il d’autre chose qu’ils ne comprenaient pas? 

Le silence retomba, rompu seulement par quelques cris d’oiseaux. Le Royaume que Jésus promettait continuait d’habiter les esprits. Le soleil avait légèrement baissé et les ombres de nouveau s’allongeaient, l’heure la plus chaude était passée. 

Jésus se redressa, donnant le signal du départ. Chacun s’ébrouait de sa somnolence rêveuse. «Allons, en route, dit Jésus, et vous, réjouissez-vous car je vous le dis, beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu. »

DORÉ, Joseph, Jésus, l’encyclopédie, Albin Michel, 2017. 

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