La vigilance chrétienne ou l’acceptation de l’instant présent

Homélie pour le 1er dimanche de l’Avent | Année «B » | Dimanche 3 décembre 2017 | Mc 13,33-37

Introduction : La vigilance…                            

… du Père Jomin

Le Père Jomin, né en 1893 à Boulogne-sur-Mer, s’est éteint en 1982, serein, à l’âge de 89 ans. Il fait ses études au collège des Jésuites de cette ville. A l’âge de 20 ans, il est atteint d’une « névrose phobique ». Il en est délivré 13 ans après, en pratiquant la méthode du Dr Vittoz sur la réceptivité au moment présent. Il perfectionne cette méthode par « l’horathérapie ». Jésuite, ordonné prêtre en 1925, à l’âge de 32 ans, il rentre en France, après 25 ans en Chine. Le Père est amené à conseiller des personnes considérées comme incurables et qui guérissent grâce à sa méthode. Cela le fait connaître, si bien qu’il est contraint de renoncer à toute autre occupation afin « d’aider les personnes qui souffrent ». Les personnes qui le consultent sont « d’opinions philosophiques et religieuses diverses », écrit-il.  Sa thérapie lui permet de guérir 2780 personnes. Elles souffraient de toutes sortes de psychonévroses, certaines jugées incurables par leur médecin.  En quoi consistait son « horathérapie » (thérapie de l’heure) ? Il avait remarqué que la pratique de la réceptivité du Dr. Vittoz devait être accompagnée d’une purification de la pensée : Il constatait que l’esprit de ses malades était toujours encombré d’idées, d’images, de souvenirs, de regrets, de désirs, de craintes, de doutes qui s’imposaient à eux. Un film se déroulait dans leur esprit sans qu’ils puissent en commander le déroulement. Mais l’’homme, ne dominant pas ses pensées, ne se maîtrise pas et ne connaît, dès lors, ni joie, ni paix, ni santé.  Il invitait donc ses patients à reprendre « possession » de leur esprit par la vigilance de leurs pensées: « Nous vivons […] un instant après l’autre. C’est une vérité évidente. L’instant d’avant je n’y peux plus rien, l’instant d’après, je n’en sais rien. Je n’ai à moi que l’instant présent. C’est mon unique trésor. Car lui seul permet de réparer le passé et de préparer l’avenir ; c’est lui qui nous met en contact avec l’Eternel. Bien vivre, c’est toujours vivre dans le présent, un présent qui est à lui-même un but. » Mais comment faire pour aider des esprits encombrés par leurs pensées à vivre l’instant présent ? Il proposait à ses patients de dire tout haut une formule très simple : « Je veux ce que je fais. » Mais il faisait dire une autre formule, plus fondamentale encore : « Je veux ce qui est. » Mon évêque, Mgr. Jacques Benoit-Gonnin, dans sa visite pastorale à notre paroisse, me disait, au cours d’un déjeuner en tête-à-tête, que d’accepter la volonté de Dieu était précisément cela, parce que, ce qui est, est ce que Dieu veut. Le Père Jomin faisait écrire à ses patients : « Je ne m’arrête jamais consciemment à une idée qui s’impose à moi. » La tradition chrétienne et la tradition de son Ordre, lui avaient fait faire sien ce vieil axiome latin : « Age quod agis ». Je parlais de la traduction de cet axiome à mon évêque. Elle était simple, selon lui : « Fais ce que tu fais. » En d’autres termes, « ne sois pas ailleurs ! »

… chrétienne

Est-ce cela que nous dit Jésus dans ce premier Evangile de l’Avent, quand Il nous dit : « Veillez » ? (Mc. 13, 37). Est-ce cela la vertu de vigilance qu’Il réclame ?

1. La vertu de vigilance : ce qui s’y oppose et ce qui la construit…

Pour mieux comprendre en quoi consiste la vigilance chrétienne, il est intéressant de voir ce qui s’y oppose et de proposer des remèdes, une pratique et une pensée.

  1. Ce qui s’oppose à la vigilance, c’est l’inquiétude et le souci. Thomas A Kempis parle du soucieux, de l’inquiet. « L’inquiet n’est capable de rien, écrit-il, irrequietus, disaient les Latins, c’est-à-dire [l’inquiet est] sans base et sans appui. Le soucieux est absorbé par son souci et ne voit rien au-delà. »

Le remède. « Pour se guérir de cette maladie, il faut […] vouloir et agir. Le travail, mieux que le reste, enlève les soucis : il procure la guérison par le résultat obtenu dans l’effort. L’effort : tout est là, dans la vie de l’âme, comme dans la vie du corps, age quod agis ; fais bien ce que tu fais, […] et tu réussiras. » Qui mieux que Marie nous a donné ce modèle et cette leçon ? « Regardons-la ; imitons-la. »

Une pratique. « Ne jamais laisser paraître son souci et se montrer toujours serein devant le monde. »

Une pensée : « Montrons-nous aux autres comme nous voudrions les voir eux-mêmes vis-à-vis de nous. » (L’imitation de la Bienheureuse Vierge Marie, Ed. Artège, 2017, pp. 96-97)

  1. Ce qui s’oppose à la vigilance, c’est l’insatisfaction du désir. Benoît, dans sa Règle, se méfie terriblement de ceux qui trouvent que  l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Il dénonce vertement la pratique de ces moines gyrovagues qui « passent toute leur vie à courir de province en province, séjournant à trois ou à quatre dans les cellules les uns des autres. Toujours en route, jamais stables… » (Règle, chapitre 1, versets 10 et 11)

Le remède. Remettre à Dieu son désir dans la confiance.  Roland Reymondier raconte l’anecdote suivante : «  [En 1973], faisant une retraite dans un monastère cistercien, j’ai fait une rencontre qui bouleversa mon existence. Au réfectoire, je me pris de sympathie pour un être bien singulier : frère Roland. C’était un être frêle et jeune qui avait choisi la voie spirituelle de la pauvreté voulue et du service total aux autres. Il était Petit Frère des Pauvres de la congrégation de Charles de Foucauld. Il vivait totalement son sacerdoce. Je pense qu’il avait reçu ce don de guérison des malades par la prière. Continuellement sollicité par les plus modestes, les malades, il vivait toujours dans la présence de cet Amour qui était le moteur de son existence. Malgré le dénuement partiel dans lequel il vivait, cet homme rayonnait d’une Présence. Lui-même affirmait que « jamais rien ne lui manquait » parce qu’il faisait confiance à cette source d’Amour à laquelle il puisait. […] Je suis resté en sa présence pendant une quinzaine de jours et j’ai vécu cela comme une bénédiction… J’ai totalement perdu contact avec frère Roland pendant près de quarante ans. Je ne savais comment le joindre. […] Je me suis dit : « Que ferait Frère Roland s’il voulait te joindre ? Il ferait confiance en la Vie, en Dieu. »

Une pratique : Faire confiance à la Providence.  « J’ai donc adopté cette position-là pour aller à la rencontre du frère Roland. Par des hasards vraiment curieux qu’on peut appeler synchronicité, j’ai eu l’immense plaisir de renouer contact avec celui qui avait modifié en profondeur le sens-même de mon existence et quelle surprise ! Il vivait toujours selon les préceptes évangéliques de la Providence et de l’amour. »

Une pensée : « Le Seigneur est mon berger. Je ne manque de rien. » (Ps. 23, 1)

  1. Ce qui s’oppose à la vigilance, c’est l’épreuve qui attriste. Paul Valloton, pasteur d’Ouchy, près de Lausanne pendant la première guerre mondiale, a laissé un petit livre : « la puissance de la prière ». Il y relate une visite à un jeune malade autrefois alpiniste, atteint d’un cancer : « Mon jeune ami tenait à la vie. Bientôt il devint évident que son mal ne pardonnerait pas. […] Un abattement mortel se peignait de plus en plus dans son regard et dans son attitude. »

Le remède : La prière. « Un matin, il me fit appeler. […] Quel ne fut pas mon étonnement de le voir souriant et comme illuminé ! “Vous paraissez, […] avoir reçu une bonne nouvelle. “ Et lui alors : “Oui, en effet. Nous avons beaucoup prié, cette nuit, ma mère et moi, et Dieu nous a entendus. “ Il ajouta : “Les médecins font ce qu’ils peuvent ; ils font beaucoup de bien ; mais il n’y a que Dieu. “ La prière avait chassé le démon de tristesse. »

Une pratique. Se soumettre à la Volonté divine, souvent. Ce jeune malade était habitué à accomplir ses projets. Pour la première fois de sa vie, dans une circonstance dramatique, il voulait « ce qui est », c’est-à-dire qu’il disait oui à la Providence divine, à Ses mystérieux desseins.

Une pensée. Se répéter : « Je veux ce qui est. » Cela signifie accueillir « sans retard, sans tiédeur, sans murmure, sans parole de résistance » (S. Benoît, Règle, chapitre 5, verset 14) l’obéissance à une situation ou à une personne difficile.

2. Le sacrement de l’instant présent…

La spiritualité chrétienne considère le moment présent comme un « sacrement ». Et, en effet, c’est dans le moment présent que Dieu me manifeste Sa volonté. Il me l’a manifesté hier, Il me la manifeste ici et maintenant (« hic et nunc »). Il ne nous manifeste pas Sa volonté de demain. « Demain, nous dit Jésus, s’inquiètera de lui-même. » (Mt. 6, 34) Aujourd’hui est un don du Seigneur. Si le moment présent est un don, la seule manière d’y répondre est par la vigilance qui consiste à dire « oui » comme la Vierge Marie à l’annonce de l’ange Gabriel.

…refusé par les apôtres

La volonté du Seigneur peut, parfois, être très difficile. Ainsi en est-il de la volonté du Père sur Jésus. Pour y faire face Jésus prie. Il demande à Ses apôtres de faire de même. Mais les apôtres dorment afin de fuir leur tristesse. L’Evangile de Luc le dit explicitement : « S’étant relevé de [Sa] prière, [Jésus] vint vers les disciples, qu’Il trouva plongés dans le sommeil à cause de la tristesse. » (Lc.22, 45)

… par le démon

La tristesse est accrue par le démon agissant sur l’imaginaire, rendant le corps lui-même comme paralysé face à l’épreuve. La dépression relève de cela. A l’inverse, l’acceptation du moment présent rend l’esprit et le corps pleins d’allant.

Conclusion : Vigilance, fougue et courage…

Jules César, dans sa « Guerre des Gaules », comparait la fougue du guerrier gaulois à la vigilance et au courage du coq (gallus) protégeant sa basse-cour. Puissions-nous, en ce temps de l’Avent, protéger l’aujourd’hui de Dieu  avec la vigilance, le courage et la fougue du guerrier gaulois.  Disons « oui » généreusement. C’est cela la vigilance chrétienne : dire « oui » sans retard ni tiédeur à l’aujourd’hui de Dieu.

Prions : « Seigneur, rends-nous dociles à Ta volonté manifestée dans l’instant présent. Amen. »

 

Oraison jaculatoire : « Je veux ce que Tu veux. »

Questions: Quels sont les moments où vous avez voulu ce que Dieu voulait cette semaine, ou les moments où vous vous êtes dérobés à la Volonté de Dieu signifiée par les événements ?

Suggestion : Accepter pleinement  l’instant présent.

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Geoffroy de Lestrange
A propos Geoffroy de Lestrange 75 Articles
Le père de Lestrange, curé dans le monde rural, a fait ses études supérieures aux États-Unis. Il y a découvert le Renouveau charismatique catholique ainsi que les églises évangéliques. Bénédictin, puis profès simple chez les frères de Saint-Jean, il a découvert par ces contacts divers, l'importance de la prière pour une nouvelle Pentecôte dans l'Église, souhaitée par tant de papes.

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