L’amour de Dieu répandu dans le cœur du disciple

Homélie pour le 3ème dimanche de Carême - Année «A » - Jn. 4, 5-42

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Introduction : L’amour de Dieu répandu dans le cœur…

…du Starets Silouane

« La nuit du 24 septembre 1938, un moine « tout ordinaire » s’éteint à la suite d’une brusque maladie, dans un lit de l’infirmerie du Mont Athos. Comme pour Thérèse de Lisieux, les moines qui ne l’ont pas fréquenté intimement et assidûment se demandent ce que l’on pourra bien dire de cet homme qui a mené, pendant quarante-six ans, l’existence extérieurement monotone du moine. C’est seulement après sa mort que l’on se rendra compte de sa grande sainteté et des grâces exceptionnelles dont Dieu l’a favorisé.

Né en 1866, Syméon s’acquitte, jusqu’au moment d’accomplir son service militaire, des tâches habituelles du paysan russe et ensuite du charpentier. Chez lui, alors qu’il n’est encore qu’un enfant, il entend un colporteur athée affirmer que Dieu n’existe pas. Une femme, revenue d’un pèlerinage sur la tombe du saint reclus Jean Sézénovsky (1791-1839), raconte que des miracles s’y produisent en grand nombre. Comme quelques vieillards qui se trouvent là confirment la chose, le jeune Syméon en conclut que Dieu, contrairement à ce qu’affirmait ce colporteur, « est avec nous ». Comme un Ignace de Loyola, il se décide pour une vie fervente et demande à son père l’autorisation d’entrer au monastère, lequel lui enjoint d’accomplir tout d’abord son service militaire.

Hélas, avant même d’être sous les drapeaux, son naturel jouisseur éteint sa ferveur. Il met enceinte une fille de son village, qui, fort heureusement, épousera durant son service militaire, un marchand de grains venu au village. Un peu plus tard, le voici laissant quasi pour mort, suite à une rixe, un garçon de son village venu lui chercher querelle, tout simplement, pour ne pas perdre la face devant les filles. La porte du repentir n’est cependant pas loin. En songe, il rêve qu’il avale un serpent. Pris de dégoût, il se réveille et entend une voix qui lui dit: « Tu as avalé un serpent en rêve, et cela te répugne. De même, je n’aime pas voir ce que tu fais. » Syméon, ayant reconnu la voix de la Vierge, se repent avec force larmes de sa conduite passée et change de comportement.

Durant tout son service militaire, il mène une vie chrétienne exemplaire. Entré au monastère, il commence sa vie monastique, comme tous les novices, par une retraite et la confession. Le pardon de Dieu une fois reçu, Syméon s’abandonne un peu vite à la joie du pécheur pardonné.  Il pense qu’il en est quitte avec son état de pécheur. De grandes tentations le conduisent au bord du désespoir. Interrogeant le Seigneur, il reçoit cette réponse : « les orgueilleux ont toujours à souffrir ainsi de la part des démons. » Il reçoit alors ce conseil : « Tiens ton esprit en enfer, et ne désespère pas. »

Peu à peu, il devient un Jean de Cronstadt, un saint curé de paroisse, qui, se rappelait-il, « aimait les hommes et ne cessait pas de prier pour eux ». A un moine qui évoquait les âmes en enfer, il répond : « Si on te mettait en Paradis et que, de là, tu puisses voir comment quelqu’un brûle dans le feu de l’enfer, pourrais-tu être en paix ? » « Qu’y faire ? » répond l’autre. Le Starets montre alors la profondeur de son cœur, en disant : « L’amour ne peut pas supporter cela… il faut prier pour tous les hommes. »

…dans le cœur de Moïse

Alors que, bien des fois, les Hébreux cherchaient querelle (Ex.17, 7) à Moïse, il n’avait de cesse d’intercéder pour eux : Aux eaux de Mara, Moïse crie vers Dieu pour son peuple qui se plaint de l’amertume des eaux. (Ex. 15, 15, 25) A Réphidim, où le peuple se plaint de n’avoir pas d’eau, Moïse crie encore vers Dieu. (Ex. 17,4) A l’Horeb, le peuple, ne sachant ce qu’est devenu Moïse, s’est fabriqué un veau d’or pour l’adorer. Moïse, épouvanté par cette idolâtrie, se lance dans un jeûne expiatoire : « Je me jetai donc à terre devant le Seigneur et je restai prosterné ces quarante jours et ces quarante nuits, car le Seigneur avait parlé de vous détruire. J’intercédai près du Seigneur… » (Dt. 9, 25-26) Il n’est pas jusqu’à son frère qui parle contre lui. (Nb. 12, 1) Mais, inlassablement, Moïse implore (Nb. 12, 13) le Seigneur pour les rebelles.

… dans le cœur de Jésus

Le grand exemple de l’intercesseur est, bien évidemment, Jésus Lui-même. Il sait l’homme « capable de rien » (Rm. 5, 6 : ἀσθενῶν = asthénique), sans amour. A la Pentecôte, Il répand alors Son amour dans le cœur de celui qui Le Lui demande : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » (Rm. 5, 5) C’est de ce don dont Jésus parle à cette femme Samaritaine, déçue par cinq maris. « Si tu savais le don de Dieu et qui est Celui qui te dit : “donne-Moi à boire“, c’est toi qui Lui aurais demandé, et Il t’aurait donné de l’eau vive. » (Jn. 4, 10)

… dans le cœur du fidèle ?

La Samaritaine, touchée par Jésus, laisse sa jarre et part immédiatement annoncer la présence du Messie à son village. Le Starets Silouane passe d’un naturel violent et jouisseur à un amour englobant tous les hommes. Quelles grâces faut-il pour que les disciples du Seigneur en arrivent là ? C’est la question que pose cet évangile.

1. La grâce…

 … de la foi

Le Starets Silouane est averti en songe d’un comportement qui déplaît au Seigneur. Il avait été fervent quelques semaines, quelques mois peut-être.

  • Il avait reçu la grâce de la foi. « Une grâce prévenante » avait tourné son cœur vers Dieu et ouvert les yeux de son esprit. La douceur de consentir et de croire à la vérité lui avait été faite. (cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 153)

… de la justification

Cette ferveur s’éteint bien vite, mais en dépit de cela, il reçoit la grâce d’un songe sur son état de pécheur, le reconnaît et s’en repent réellement.

… de la seconde conversion

Les premières années de la vie monastique commencent, pleines de zèle. Mais il est présomptueux. Il se croit quitte de son état de pécheur. C’est alors que des tentations redoutables l’assaillent. Le Seigneur lui en donne la raison. C’est un orgueilleux : « Les orgueilleux ont toujours ainsi à souffrir de la part des démons. »

  • Il entre alors dans ce que S. Benoît appelle « la seconde conversion ». Il est devenu, selon S. Thérèse d’Avila, « un bon chrétien ». Le bon chrétien, écrit-elle, se garde « d’offenser Sa Majesté », se garde « des péchés véniels ». Il est même « ami de Sa majesté », réserve « des heures au recueillement, emploie « bien son temps », s’applique « aux œuvres de charité envers le prochain », « un ordre harmonieux règne dans [son] langage, [ses] vêtements, et dans le gouvernement de [sa] maison. » Mais elle ajoute : il « aime beaucoup sa vie mise au service du Seigneur. »

En un mot, dans la 1ère conversion, la satisfaction de soi menace :

  • Il manque à cette vie l’humilité où l’on se défie totalement de soi.
  • Il manque à cette vie la contrition du cœur (Catéchisme de l’Eglise Catholique, n° 1428), les larmes dont fit si abondamment l’expérience S. Ignace de Loyola.
  • Il manque à cette vie la conviction que l’entrée dans le Royaume des Cieux est impossible à l’homme. « Qui donc peut être sauvé ? » demande les apôtres, interdits de ce que même les riches ont de la difficulté à entrer dans le Royaume des Cieux. Jésus répond : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » (Mt. 19, 26)

2. L’amour …

… se fonde sur l’humilité

L’humilité conduit à l’amour. Le moine qui se considère  « comme un ouvrier incapable » (S. Benoît Règle, chap. 7, 49),  et le croit « fermement dans son cœur », (Ibidem, chap. 7, 51) est toujours prompt à l’indulgence à l’égard de son prochain. La Samaritaine, au moment-même où elle rencontre la douceur et le tact du Seigneur avec le pécheur, rentre :

  • Dans l’humilité. Elle ose dire à tout son village : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » La paria du village, contrainte d’aller à la fontaine à l’heure la plus chaude pour éviter les quolibets, a l’audace de confesser pudiquement son état de péché à tous, elle qui peut-être s’en défendait.
  • Dans la mission. Elle veut déjà amener les Samaritains, humiliés eux aussi par les Juifs, à Jésus.
  • Dans l’amour qui se donne. Elle commence à « embrasser le monde entier d’un regard de douceur ». (Maxime Egger, S. Silouane, Sylvanès, Contacts n° 171, vol. 47, 3, 1995) Cette attitude est celle de l’hésychaste qui dit « ma joie » à chaque personne, et « irradie la lumière du Saint Esprit ». (Maxime Egger, Ibidem)

…travaille

L’âme habitée par l’amour est-elle dans une quiétude un peu béate ? Non, bien au contraire : elle aime, c’est son grand « travail ». Elle porte le monde entier : « Celui qui a connu Dieu par le Saint Esprit, prie et verse des larmes pour le monde entier », dit Silouane.

Conclusion : Mendier l’amour à Dieu…

Silouane, l’inconnu, menant sa vie monastique monotone, à l’instar de S. Thérèse, a conquis le globe. Il a appris au monde l’amour des ennemis, enseigné par le Christ, et l’amour du monde entier. Est-ce hors de notre portée ? Oui. S. Thomas d’Aquin dira que « l’acte de charité dépasse ce que notre puissance volontaire peut par sa seule nature ». (Somme II.II Q. 23 a. 3 rép.) C’est pourquoi il faut mendier à Dieu Lui-même l’amour, Lui demander instamment de répandre l’amour en nos cœurs par le Saint Esprit. C’est ce que Silouane a appris. Il avait reçu le Saint Esprit, mais il lui fallait encore faire mémoire de son état de pécheur et mendier le Saint Esprit.

Prions : « Seigneur, je Te demande l’eau vive de Ton Amour. Amen. »

Question : Quel est le chemin pour « porter le monde entier » dans son cœur ?

Suggestion : Etablir une liste de personnes pour lesquelles on prie régulièrement.

 

Oraison jaculatoire : « Donne-moi à boire de Ton eau vive, Seigneur ! »

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Geoffroy de Lestrange
A propos Geoffroy de Lestrange 74 Articles
Le père de Lestrange, curé dans le monde rural, a fait ses études supérieures aux États-Unis. Il y a découvert le Renouveau charismatique catholique ainsi que les églises évangéliques. Bénédictin, puis profès simple chez les frères de Saint-Jean, il a découvert par ces contacts divers, l'importance de la prière pour une nouvelle Pentecôte dans l'Église, souhaitée par tant de papes.

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