Le texte de la Bible a-t-il été modifié?

Certaines personnes, musulmans en tête, affirment qu’on ne peut se fier à la Bible pour connaître l’histoire de la Révélation Divine à l’être humain, sous prétexte qu’elle aurait subi de multiples altérations au fil des siècles. Qu’en est-il vraiment? Voici un résumé de ce que j’ai appris dans le guide d’exégèse historico-critique « La Bible au creuset de l’histoire[1] », d’Odette Mainville, bibliste et professeure retraitée de la faculté de théologie et des sciences des religions de l’Université de Montréal.

L’Ancien Testament

Les premiers livres de l’Ancien Testament ont été rédigés à partir du huitième siècle avant Jésus-Christ dans la langue parlée par les gens de l’époque : l’hébreu. Ils ont été rédigés en premier lieu sur du papyrus, un savant tressage d’une plante du même nom. Vint ensuite le parchemin, qui contrairement à ce qu’on pourrait être tenté de croire, était fait de la peau d’animal. Autour de l’an 0, les gens ont commencé à utiliser le codex, l’ancêtre du livre actuel composé de pages de papyrus reliées entre elles par une couverture de cuir. Nous pouvons distinguer deux types de manuscrits anciens de la Bible : ceux qui ont été copiés en hébreu, appelés témoins directs et ceux qui sont des traductions du texte hébraïque que nous appelons témoins indirects.

L’obligation de transmettre fidèlement la Parole de Dieu[2] était confiée à une élite : les scribes. Ces érudits de la loi juive étaient soumis à des règles très sévères et il n’y avait aucune place à l’erreur. On devait jeter le travail d’un scribe qui comportait des erreurs et nous pouvons facilement imaginer que la réputation de compétence de l’un d’eux était inversement reliée au gaspillage de papyrus dû à des erreurs. Souvenons-nous que les lunettes ophtalmologiques n’avaient pas été inventées à l’époque, il fallait donc que les scribes aient une vision parfaite!

Des témoins directs

La plus ancienne version de la Bible hébraïque se nomme texte massorétique. C’est le texte standard, normalisé, que Jésus a utilisé dès sa plus tendre enfance. Alors que l’hébreu oral fait place à l’Araméen comme langue populaire, il demeure toutefois la langue liturgique, de la même façon que le latin fut la langue de l’Église romaine bien après que personne ne l’eût parlé couramment. Le célèbre Origène, père de l’exégèse biblique, nous en donne une trace importante avec ses Hexaples, une traduction simultanée en 6 colonnes, qui permet de relier les traductions provenant de témoins indirects avec la version originale massorétique. Le plus ancien texte massorétique que nous ayons découvert date du neuvième siècle, à l’époque où les rabbins commencèrent à inscrire des notes autour des textes pour en faciliter la lecture.  Les Hexaples qui, elles, ont été écrites milieu du troisième siècle, ne souffrent d’aucun écart avec ce dernier. C’est donc dire que pendant 600 ans, aucune modification ne fut apportée au texte ancien. 

Traductions

La diaspora Juive, bien qu’éloignée de la Terre promise, ne rejeta pas pour autant le Dieu de ses ancêtres. Outre les Hexaples, on a retrouvé des versions de la Bible rédigées en grec, telles que la fameuse Septante, dont les copies proviennent d’une traduction faite à Alexandrie entre les troisième et deuxième siècles avant notre ère. Les exégètes contemporains s’accordent tous pour évaluer la valeur d’une traduction en fonction de sa fidélité au sens et à la lettre des écrits hébreux massorétiques et, malgré qu’elle diffère beaucoup de sa source hébraïque massorétique, cette version fut une référence pour les Chrétiens jusqu’au neuvième siècle.  La méprise fut définitivement corrigée au tournant du XXe siècle.

Beaucoup d’autres traductions à partir de la traduction grecque se multiplièrent jusqu’au quatrième siècle. On en a retrouvé en une version simplifiée du syriaque qu’on appelle la Peshitta. On en découvrit d’autres en langues copte, gothique, arménienne, éthiopienne, arménienne, géorgienne, arabe et slave. Toutes ces traductions ont pu subir, à un degré ou un autre, l’influence de Targums araméens, des versions paraphrasées ou interprétées à partir du texte hébreu. Saint Jérôme copia à partir de la Septante, à la fin du quatrième siècle, une Bible en latin qu’on appela la Vulgate, et qui fut déclarée « texte autorisé en matière de foi et de vie » au Concile de Trente de 1546. L’assemblage et l’ordre des livres qu’elle contient constitue la Bible canonique telle que nous la connaissons aujourd’hui. 

Le Nouveau Testament

Les livres du Nouveau Testament ont tous été rédigés en grec, la langue officielle des intellectuels de l’époque. Le papyrus étant très précieux, les premiers copistes néotestamentaires ne mettaient pas d’espaces entre les mots ni les phrases afin d’en maximiser l’espace. Comme ce matériel était fragile, il ne résista pas aux variations climatiques en dehors des terres sèches d’Égypte. Les chercheurs ont retrouvé plus de 5000 copies précoces du Nouveau Testament, tous pratiquement identiques, sinon quelques fioritures. Les plus anciennes proviennent du début du IIe siècle. Les pages étaient écrites en majuscules, recto-verso.

Le corpus des manuscrits est composée de trois grandes « familles » selon la typographie utilisée. Les onciaux étaient écrits sur des parchemins en lettres majuscules. On en dénombre environs trois cents selon le Novum Testamentum Graece, une version contemporaine de la Bible qui recense les fragments anciens de la Bible. L’oncial le plus notoire et le plus précieux des manuscrits a été écrit au Ive siècle de notre ère et porte le nom de Vaticanus. Vous le retrouverez, si on vous y laisse entrer, à la bibliothèque du Vatican. Il contenait à l’époque la Bible au complet à l’exception des Maccabées, mais ce codex a été grandement endommagé lors d’un incendie précédent son inscription à la bibliothèque vaticane. 

On commença à utiliser les lettres minuscules dans les copies de la Bible à partir du neuvième siècle. Plus de 2800 copies de ce type de manuscrits ont été recensées. Le plus ancien des 2280 copies de Lectionnaires, des manuscrits destinés à la liturgie, remonte au cinquième siècle.

Miracle à Qûmran

Près de 800 manuscrits fragmentés ont été découverts dans des grottes cisjordaniennes en 1947. Ces manuscrits, dits de la Mer Morte, nous ont alors mis en contact avec des écrits de plus de mille ans antérieurs à ceux que nous connaissions jusque-là, certains remontant à environ 70 après Jésus-Christ, période de la destruction finale du temps Juif. Ces textes sont, pour la très vaste majorité, extrêmement fidèles aux versions que nous connaissions jusqu’alors, ce qui revient à dire que nous pouvons être certains que dans les 1000 ans qui ont séparé les textes écrits à Qumran et ceux qui nous sont parvenus, la fidélité du texte fut préservée grâce au travail précis des copistes. Il serait donc raisonnable de croire que des copies encore plus anciennes de la Bible que les archéologues pourraient éventuellement découvrir ne divergeraient pas énormément de ces derniers manuscrits palestiniens.

Retour aux sources

Desiderius Erasmus (Érasme), un grand humaniste hollandais possédant une profonde connaissance des langues grecque et latine, fit au début du 16e siècle une étude approfondie du texte grec du Nouveau Testament.  Il constata alors que le sens des mots retrouvés dans la Vulgate différait grandement de celui par les mots écrits de ses auteurs et qu’en plus, la Vulgate contenait des erreurs de traductions du grec vers le latin. Il est alors contrarié du fait que les chercheurs dussent travailler seulement qu’à partir de la Vulgate. Son travail de « correction » fut publié en 1516 et, bien qu’introduisant des erreurs évidentes de traduction et des modifications textuelles, fut considéré pendant trois siècles comme le texte reçu, voire d’inspiration verbal (littérale). Ce n’est qu’en 1904 que les exégètes s’entendirent enfin sur une version fidèle aux textes originaux parus en hébreu, araméen (pour les derniers livres de l’Ancien Testament) et grec.

Aujourd’hui, les exégètes et critiques textuels s’entendent pour dire qu’une bonne traduction de la Bible devrait se faire à partir de l’assemblage des fragments les plus anciens que nous connaissions. Le fait que les écrits de Qumrân n’aient subi pratiquement aucune modification en 1000 ans nous rassure à l’effet que les pratiques de travail irréprochables des scribes et copistes sont l’assurance que les textes qui sont parvenus jusqu’à nos jours sont fidèles à la lettre et au sens des mots que les auteurs originaux voulaient nous transmettre sur la Révélation que Dieu a désiré leur faire connaître.  

[1] Mainville, Odette, «La Bible au creuset de l’histoire, Guide d’exégèse historico-critique », Collection Sciences bibliques, Médiaspaul, Montréal, 1995

[2] Dt 4, 2

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A propos Mathieu Binette 41 Articles
Mathieu Binette est entrepreneur pastoral et étudiant en théologie à l'Institut de Formation Théologique de Montréal. Il est aussi coordinateur-général de Méditation Chrétienne du Québec et des Régions Francophones du Canada.

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