Tout est accompli

Homélie pour le Vendredi Saint, Année «A», Jn.18, 1-19,42

Introduction : la vie accomplie…

… de S. Théophane Vénard               

Théophane Vénard, né le 21 novembre 1829 à Saint-Loup-sur-Thouet, est mort le 2 février 1861, à Hanoï. Prêtre des Missions étrangères de Paris, il est envoyé au Tonkin, où il mourra martyr.  La situation est alors difficile pour les Chrétiens et les persécutions sont intenses contre eux. Théophane se réfugie dans des grottes ou des cachettes, protégé par des villageois chrétiens. Il y traduit des épîtres en vietnamien et est nommé supérieur du séminaire. En 1860, il est dénoncé par un villageois et capturé, puis exécuté l’année suivante. Les nombreuses lettres qu’il a écrites tout au long de sa vie, et notamment pendant sa période missionnaire, ont été recueillies et publiées par son frère Eusèbe après sa mort. Elles firent grande impression en France. Thérèse de Lisieux le considérait comme un saint qui lui ressemblait, affirmant à la lecture de ses écrits : « Ce sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne. » Elle contribua à en faire, pour les Catholiques, l’un des martyrs les plus populaires du xixe siècle. De nombreuses similitudes existent, en effet, entre la spiritualité de Théophane Vénard et celle de Thérèse de Lisieux, tant dans la recherche de la petitesse spirituelle que sur la vision de la mission. Le 20 janvier 1861, il écrit une dernière lettre à son frère Eusèbe dans le style spontané d’une Thérèse.

« Mon bien-aimé, si je ne t’écrivais pas quelques mots particuliers, tu serais jaloux, et, je l’avoue, d’une jalousie rationnelle. Tu le mérites bien, toi qui m’as écrit tant de lettres aussi intéressantes et aimables que longues. —Il y a bien longtemps que je n’ai reçu de tes nouvelles ; maintenant sans doute, tu es prêtre, et qui sait, peut-être mis­sionnaire ? Quoi qu’il en soit, quand tu recevras cette petite missive, ton frère ne sera plus de ce mauvais monde… Il l’aura quitté pour un autre monde meilleur, où tu devras t’efforcer de le rejoindre un jour; ton frère aura eu la tête tranchée, il aura versé tout son sang pour la plus noble des causes, pour Dieu. Il sera mort martyr !… Ça a été là le rêve de mes jeunes années. Quand, tout petit bonhomme de neuf ans, j’allais paître ma chèvre sur les côteaux de Bel-Air, je dévorais des yeux la brochure où sont ra­contées la vie et la mort du Vénérable Charles Cornay, et je me disais : Et moi aussi je veux aller au Tong- King, et moi aussi je veux être martyr. Ô admirable fil de la Providence, qui m’avez conduit parmi le la­byrinthe de cette vie jusqu’au Tong-King, jusqu’au martyre ! Bénis et loue avec moi, cher Eusèbe, le Dieu bon et miséricordieux, qui a pris si bien soin de sa chétive créature…

Cher Eusèbe, j’ai aimé et aime encore le peuple An­namite d’un amour ardent. Si Dieu m’avait donné de lon­gues années, il me semble que je me serais consacré tout entier, corps et âme à l’édification de l’Église Tong-Kinoise. Si ma santé, faible comme un roseau, ne me permettait pas de grandes œuvres, j’avais du moins le cœur à la besogne. Disons : L’homme propose et Dieu dispose. La vie et la mort sont dans Sa main ; pour nous, s’Il nous donne la vie, vivons pour Lui ; s’Il nous donne la mort, mourons pour Lui. Toi, cher frère, encore jeune d’années, tu restes après moi sur la mer de ce monde, naviguant au mi­lieu des écueils. Conduis bien ton navire. Que la prudence soit ton gouvernail, l’humilité ton lest, Dieu ta boussole, Marie Immaculée ton ancre d’espérance. Et malgré les dégoûts et les amertumes, qui comme une mer houleuse, inonderont ton âme, ne laisse jamais submerger ton courage ; mais, comme l’arche de Noé, surnage toujours sur les grandes eaux… Ma lampe n’éclaire plus. Mon frère, mon Eusèbe, adieu jusqu’au jour où tu viendras me retrouver au ciel ! Ton frère tout affectionné, J. Th. Vénard. »

… de Jésus

« Quand Jésus eut pris le vinaigre, Il dit : “Tout est accompli (Τετέλεσται). “ Puis inclinant la tête, Il remit l’Esprit. » (Jn. 19, 30) La question de ce soir est : Qu’est-ce qui est « accompli » ? Jésus Lui-même le dit :

  • Les prophéties sur le Fils de l’homme: « Voici que nous montons à Jérusalem et que s’accomplira (τελεσθήσετα) tout ce qui a été écrit par les Prophètes pour le Fils de l’homme. » (Lc. 18, 31)
  • Et Jésus détaille ce que les prophètes ont écrit sur ce Fils de l’homme : « Il sera en effet livré aux païens, bafoué, outragé, couvert de crachats ; après L’avoir flagellé, ils Le tueront et, le troisième jour, Il ressuscitera. » (Lc. 18, 32)
  • Etre compté parmi les scélérats et être laissé seul, Lui qui n’avait jamais laissé les apôtres abandonnés à eux-mêmes. « Quand Je vous ai envoyés sans bourse, ni besace, ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose ? » leur demande-t-Il. Ils répondent : « De rien ». Jésus ajoute alors : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui n’en a pas vende son manteau pour acheter un glaive. » Il en ajoute la raison : « Car, Je vous le dis, il faut que s’accomplisse (τελεσθῆναι) en Moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats. » (Lc. 22, 35-37)

… du disciple

Aussi, ces vies interrogent fortement les disciples que nous sommes : Qu’est-ce qu’une vie « accomplie » ? Quel accomplissement voulons-nous à nos vies ?

Les vies accomplies…

… du monde

Il arrive, bien souvent, que les plus grands saints, comme S. Louis de Gonzague, commencent par un désir d’accomplissement que le Pape d’aujourd’hui qualifierait de « mondain ». A l’âge de quatre ans, son père lui achète une armure et il prend ses délices à jouer à la guerre. S. Ignace de Loyola, S. François d’Assise rêvaient d’exploits militaires.

…du Chrétien

L’accomplissement du Chrétien est tout autre. A l’image du Maître, l’accomplissement de sa vie consiste à :

Obéir

  • Jésus obéit à Son Père : « Bien qu’Il soit le Fils, Il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de Sa Passion ; et, ainsi conduit à sa perfection, Il est devenu, pour tous ceux qui Lui obéissent, la cause de salut éternel. » (He. 4, 8-9)
  • Théophane Vénard est dans ce même esprit : « Vigneron, écrit-il, bêche ta vigne, travaille bien, non pas afin que l’on te donne des éloges, mais parce que le bon Dieu te l’ordonne. Quand on travaille et vit pour le bon Dieu, on a le cœur à l’aise. »

Se laisser faire, juste comme cela est commandé.

  • Aux Juifs qui pensent que la guérison de l’infirme de Béthesda est celle d’un thaumaturge irresponsable, Jésus répond : « Le Fils ne peut rien faire de Lui-même qu’Il ne le voie faire au Père : ce que fait Celui-ci, le Fils le fait pareillement. » (Jn. 5, 19)
  • Isaïe avait prophétisé cette parfaite docilité : « Maltraité, Il s’humilie, Il n’ouvre pas la bouche: comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, Il n’ouvre pas la bouche. » (Is. 52, 7)
  • Théophane Vénard n’imagine pas autre chose pour sa vie : « Toute vie bien employée se résume à cela : fidèle correspondance à la grâce, bon emploi des talents reçus. » Et encore : « Marche tout doucement ton petit bonhomme de chemin. Laisse-toi entraîner par le mouvement pacifique de la grâce, tantôt lent, tantôt rapide. Dieu soutient le faible qui espère en Lui, et avec Dieu, on peut tout. »                               

2. Notre sanctification…

…accomplit la volonté de Dieu

L’appel du Vendredi Saint n’est pas nécessairement le martyre, même si cela est la perfection de la charité, mais à laisser Dieu accomplir Sa volonté en nous, comme Jésus à la croix : « Tout est accompli », dit-Il. Le Père a pu accomplir toute Sa volonté en Son Fils et par Lui.

…a sa source en Dieu

Il est donc de première importance que nous n’imaginions pas notre sainteté. Le Père nous a prédestinés à être « l’image de son Fils ». (Rm.8, 29) Nous sommes simplement appelés à laisser la Trinité « écouler » sa vie divine en nous. (Dom Columba Marmion, le Christ dans ses mystères, éd. Maredsous, 1947, p.270)

…fruit du sang

Notre sanctification quotidienne consiste à nous laisser entraîner par le mouvement de la grâce, comme le dit Théophane Vénard, à recevoir cette grâce de sanctification donnée du haut de la croix : « Le Christ a aimé l’Eglise et s’est livré Lui-même pour Elle, afin de La sanctifier, … pour La faire paraître, devant Lui, cette Eglise, glorieuse, sans tache, sans ride, ni rien de semblable, mais sainte et immaculée. » (Eph.5, 25-27)

Conclusion : L’accomplissement de la croix…

… une volonté du Père pour nous

Nous comprenons mieux le sens de la mort de Jésus sur la croix. Elle est une volonté du Père. Il voulait nous voir dans le Christ. Il voulait nous voir sages, justes, sanctifiés, non de nos efforts personnels, mais par la grâce de Jésus s’écoulant en nous : « Or c’est par Lui que vous êtes dans le Christ-Jésus, lequel, de par Dieu, a été fait pour nous sagesse, et justice, et sanctification, et rédemption, afin que, selon le mot de l’Ecriture : “celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur“. » (1 Co.1, 30-31)

… une « propitiation » du Père

La croix, c’est le Père qui a voulu se rendre « propice » l’humanité, nous accorder « toute faveur » par son Fils : « Lui qui n’a pas épargné son propre Fils mais L’a livré pour nous tous, comment avec Lui, ne nous accordera-t-Il pas toute faveur. » (Rm.8, 32) : Jésus est le sacrifice propitiatoire, nous rendant le Père propice. Le Père, en donnant Son Fils, Se rend à Lui-même l’humanité « propice » et bonne à Ses yeux.    

                                                                                                         

Prions : « Seigneur, tous biens et particulièrement Celui de l’Esprit Saint, nous vient de Ta croix. Nous T’en remercions et nous « adorons » cette croix par laquelle Tu as sauvé le monde ».

Oraison jaculatoire : « Venez, adorons ! »

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Geoffroy de Lestrange
A propos Geoffroy de Lestrange 74 Articles
Le père de Lestrange, curé dans le monde rural, a fait ses études supérieures aux États-Unis. Il y a découvert le Renouveau charismatique catholique ainsi que les églises évangéliques. Bénédictin, puis profès simple chez les frères de Saint-Jean, il a découvert par ces contacts divers, l'importance de la prière pour une nouvelle Pentecôte dans l'Église, souhaitée par tant de papes.

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