Eucharistie: la chose la plus étrange

communion
Le geste eucharistique, c'est la récapitulation et la transfiguration de tout l'humain. Source image: Mathieu Binette

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 » Ils se réunissent, disent-ils, chaque dimanche, pour faire mémoire de Jésus, qu’ils déclarent vivant quoique invisible, pour écouter sa parole, manger sa chair et boire son sang, et entrer ainsi dans la vie éternelle. 

Que Jésus soit un maître spirituel admirable, que son message garde aujourd’hui encore une grande portée, qu’il puisse même susciter un culte comme il convient pour de grands sages, soit. On peut le comprendre. Mais ça! Si des croyants le croient, c’est sans doute par une habitude pieuse qui leur évite de penser à ce qu’ils disent. Car pour un esprit contemporain, c’est apparemment la chose la plus étrange qu’on puisse imaginer: que des gens aujourd’hui maintiennent une telle croyance. On peut en rester là. Ou si l’on est croyant, protester au nom de sa foi. ou l’on peut essayer de comprendre. 

Au départ, il y a Jésus : un homme qui a vécu il y a deux mille ans. Il n’a rien écrit. Ce qu’on sait de lui vient de témoignages, longtemps vénérés comme Écriture sainte, plus récemment soumis à la critique. La question est posée, elle demeure : qu’y a-t-il d’authentique là-dedans? Quelles paroles de Jésus lui-même? Quelles constructions après coup? Controverses. Du moins y a-t-il quelque chose qui, incontestablement, est apparu là, en cet homme, en ceux qui l’ont entendu, et dont une trace vive demeure encore. 

Il semble que pour beaucoup de nos contemporains, cela concerne la relation entre les humains. Droits de l’homme? Fraternité? Paix universelle? Combat pour la justice? Oui, sans doute. Mais avec quelque chose en plus, que désigne le mot [grec] agapè (si difficile à traduire!). C’est une certaine tendresse envers tout humain, et dans la délicatesse du pardon vrai, et dans une écoute aussi pure que possible, et avec une bienveillance inusable et jusqu’à voir en lui, en elle, quelles que soient ses faiblesses et de ses fautes (voilà le point décisif), le porteur peut-être aveugle d’une lumière qui ne meurt pas. 

Jésus est plus que Jésus, à la façon dont tous les grands créateurs sont beaucoup plus qu’eux-mêmes. Il peut même apparaître, à ceux qui méditent à fond son Évangile, comme un créateur d’humanité. Si tel est le cas, ce qui importe est que cette humanité vive. Ce que sera cette vie, il y a un mot pour le désigner, mais il est hélas bien appauvri dans l’usage qui en est fait. C’est le mot communion. Car il fait d’abord penser, dans l’usage sans doute le plus courant chez les croyants, à un rite particulier, moment essentiel de la célébration eucharistique: c’est celui où le prêtre et les fidèles communient au corps et au sang du Christ, c’est-à-dire mangent et boivent ce qui, pour nos sens, demeure du pain et du vin. 

La communion, ce n’est pas ce qui a lieu le dimanche, à la messe, c’est la vie dégagée des ténèbres, l’aurore d’un monde humain dont le meurtre et le mensonge seraient bannis.

Or ce qui est premier, dans cet acte rituel ce n’est pas le rite lui-même, pris à part. C’est la communion, qui est une manière de vivre, un style, une réalité essentielle qui donne à l’existence sa vérité. La communion, ce n’est pas ce qui a lieu le dimanche, à la messe, c’est la vie dégagée des ténèbres, l’aurore d’un monde humain dont le meurtre et le mensonge seraient bannis.

On dira: Mais on n’y est pas! C’est un rêve, une illusion dangereuse! Et ce qui le montre, c’est ce qui se passe entre les communiants, entendez: les chrétiens. Cet amour-là leur manque un peu trop souvent! Ce n’est que trop vrai. Si l’eucharistie et toute la vie, selon ce que Jésus a vécu et qu’il nous communique, il faut s’attendre à ce qu’elle soit, pour nous et en fait, marquée, travaillée, menacée, par ce qui lui est le plus opposé: la haine et le mensonge.

Eucharistier

Paul, l’apôtre Paul, emploie un mot absent de nos dictionnaires: le verbe eucharistier. C’est marquer combien il s’agit d’un acte, d’une attitude de tout l’être, dans le combat que livre l’homme croyant contre la tristesse, contre la violence meurtrière. Eucharistier veut dire joie d’exister, dans la lumière de la grâce, c’est-à-dire du don qui nous est fait de vivre hors de la ténèbre. 

Les évangiles dits synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) racontent ce repas où Jésus dit aux siens en leur tendant le pain et la coupe: « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Mais ces mots sont absents de l’évangile de Jean… Ce qu’il évoque, en ce moment qui précède immédiatement la Passion, c’est un geste de Jésus qui choque et bouleverse Pierre, le disciple: il lui lave les pieds. Coutume orientale, du serviteur ou de l’esclave envers le maître. Jésus commente: il se reconnaît comme le maître, mais si lui, le maître, se fait aussi serviteur, c’est pour montrer par son acte que tous, nous devons abandonner notre prétention à tenir les autres dans l’humiliation et la dépendance. 

Cette absence du récit de la Cène, étrangement remplacé par celui du « lavement des pieds », a donné quelque souci aux pieux commentateurs. Mais peut-être faut-il voir là une identité profonde. Dans les deux cas, il s’agit du don, celui que Jésus fait de sa vie à ceux qu’il aime; et si nous voulons être avec lui, alors il nous faut nous donner les uns aux autres: le grand repas où se partage le même pain entre les convives, c’est le partage de la vie entre les vivants. 

Le geste eucharistique, c’est la récapitulation et la transfiguration de tout l’humain.

Cannibalisme?

Tout de même: manger la chair et boire le sang! Cela fait imparablement penser à des rites anthropophagiques. Nous serions donc dans la plus archaïque des pratiques humaines, liées à des mythes où nous n’habitons plus. L’eucharistie selon la foi chrétienne (spécialement chez les catholiques) serait en fait dans le prolongement de ces croyances antiques, et même un retour à ce que la foi d’Israël condamnait sévèrement: le meurtre sacré, la consommation du sang. Impossible d’évoquer l’eucharistie dans évoquer ce qui, pour nous, la rend si lointaine. 

Mais on peut y voir un double sens. 

D’un côté, cette reprise de l’archaïque indique que précisément, il sort de ce que nous jugeons barbare et sanguinaire. Mais ce tréfonds est encore en ce que nous sommes aujourd’hui: à qui en douterait, on conseille de lire les journaux! Le barbare est parmi nous. Le rite eucharistique et comme la conversion de cette barbarie elle-même. Ce qui en nous est le plus redoutable, nous n’avons plus à le craindre si c’est signe et présence de la communion. 

D’autre part, ce qui se donne à voir et à goûter, c’est pain et vin, c’est-à-dire l’humble nourriture des humains, dans l’humilité de leur condition, en même temps que la joie fondamentale de fêter ensemble la vie. Là encore, c’est assumer ce que nous sommes, c’est offrir, comme lieu suprême de l’Esprit, ce qui, pour un regard banal,n’est que chair. Le geste eucharistique, c’est la récapitulation et la transfiguration de tout l’humain.

Une dimension inouïe

L’apôtre Paul dit que Jésus est l’icône du Dieu invisible; c’est-à-dire qu’en la présence de cet homme, l’un d’entre nous se fait pour nous la présence de la Source insaisissable, de l’Au-delà de tout nom. La chair et le sang, ce ne sont pas deux matériaux, c’est le corps qui est l’entièreté de l’être humain, qui est tout l’humain comme présence offerte, visible et tangible pour les autres humains. Et ce Jésus, en qui s’offre cette présence, c’est (encore une fois) plus que « monsieur Jésus ». Les titres qui lui sont donnés dans le Nouveau Testament et la tradition chrétienne, Christ et Seigneur, désignent cette dimension qui finit par unir à la fois toute l’humanité et la plénitude de ce que notre langage indique par le mot Dieu. 

Voilà qui donne à l’eucharistie une dimension inouïe et la rend vraiment étrange à ce que la tradition philosophique, issue des Grecs, rend raisonnable et pensable. Ce sera, dit-on, l’affaire des chrétiens, c’est leur foi. Mais on peut au moins considérer quel changement elle apporte à ce que nous désignons par Dieu – mot si prodigieusement équivoque! Le Dieu de Jésus, celui qu’il nomme Père, est reçu par ses disciples comme celui qui vient en l’être humain, qui est tout entier en chaque être humain et en l’humanité. C’est nous donner une puissance prodigieuse: elle est dans l’humilité même de Jésus, si forte, si manifeste, jusqu’en l’humiliation de sa Passion. C’est comme la révélation de ce qu’est vraiment le Dieu de la foi: la pure donation. 

Quant à ce que ses disciples ont fait de Jésus, au long des siècles, c’est une autre histoire. Elle a des côtés assez terribles, jusque dans les effets de leur ferveur. C’est pourquoi retrouver l’Évangile de Jésus n’est pas répéter ce qu’on en fit, c’est le rendre actuel, dans une critique implacable des trahisons des disciples comme des errements du monde où nous sommes. 

Ce texte de Maurice Bellet est intégré à l’oeuvre magistrale de Joseph Doré: « Jésus, l’encyclopédie« , que vous pouvez vous procurer sur notre boutique.

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Maurice Bellet
A propos Maurice Bellet 1 Article
Maurice Bellet est philosophe et théologien.

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